jeudi 30 novembre 2017

Visages à la minute : Joseph Delteil




Dans l'Intransigeant du 31 octobre 1929, à la rubrique « Visages à la minute » dans laquelle des écrivains faisaient le portrait de confrères, Maryse Choisy proposait son Joseph Delteil. Quelques mois plus tard, elle reprendra ces lignes, au début du chapitre II de son Delteil tout nu, sous le titre « Petit portrait à la plume » (pp. 29-31).
Justement, pour accompagner l'article, était reproduit un dessin à la plume (ci-dessus) qui semble être une première version de celui qui paraîtra en couverture du livre. Delteil est ici un peu plus avantagé puisqu'il porte une auréole, en conformité avec la sanctification par André de Richaud (Vie de Saint Delteil, La Nouvelle Société d'Edition, 1928).


JOSEPH DELTEIL

Les jeunes femmes sentimentales l'imaginent comme un fauve en délire. Les moins jeunes en parlent à voix basse, la bouche scandalisée, les yeux gourmands.
Mais le fougueux, le passionné, le violent Joseph Delteil est doux comme un Jésus raphaëlesque en sucre, souriant comme un Spartiate, paradoxal avec une candeur désarmante. Corps fluet et pâle comme un rêve. Rien de trop sur les os. Il est tout en muscles, tout en volonté. Sans graisse. Un grave, un long visage de collégien chaste et torride avec des paupières cernées d'avoir trop veillé sur un roman, un pensum. Dans les yeux une flamme qui donne le ton au visage.
Homme de lettres ? Vous ne voudriez pas. Aucune étiquette n'est ni assez large, ni assez souple, ni assez collante, pour fixer à jamais les traits changeants, cinématographiques, delteilliens. Il se fuit sans cesse. Sa seule régularité : être irrégulier (1). Il y a aussi du chat en lui et du caméléon.
Delteil joue. La vie lui apparaît si facile qu'il a besoin de compliquer son jeu. Ce n'est pas lui qui vous laissera vous endormir sur le mol édredon du certain. Rien de certain chez lui.
Des nuances ? Oui. Mais avant tout de la couleur. Hugo. Épopée. Mieux vaut l'épopée que les intrigues des garçonnières. La ligne directe, quoi ! Voilà Delteil. Il a créé le seul monde où j'eusse voulu vivre. C'est un monde bâti sur un autre plan. Rien n'y est impossible. Rien n'y est étonnant. Les semaines y ont sept dimanches. Les hommes y sont sans muflerie, les femmes sans rosserie. L'épopée à la portée de tous. C'est dire qu'elle n'est à la portée que de ceux qui appartiennent au monde delteillien.
Delteil entre dans la réalité à pleine pâte. La réalité en est tellement impressionnée, imprégnée, qu'elle devient comme une maîtresse docile, uniquement delteillienne... Uniquement delteillienne ? Oui, au sens où Delteil représente non pas lui-même, mais une époque, une génération. Si tous les jeunes nous sommes plus ou moins influencés par lui, c'est parce qu'il exprime nettement ce que beaucoup d'entre nous sentent confusément. On n'est influencé que par ceux qui vous expriment. Mais, Delteil, qui est un humoriste, brouille tout et s'amuse à jeter du trouble dans la réalité.
 Je veux plonger le lecteur tout nu dans mes livres comme dans un bain. Mes livres sont des bains complets : bains de lait, bains de boue, bains de soleil, bains de son, shampooings, bains de pieds, bains de siège. J'écris pour qu'on me lise avec tous les sens. Et d'abord, où commence le cœur, où finit l'intelligence ?... (2)
Joseph Delteil ? Un cœur lancé à 500 kilomètres à l'heure.


Ce portrait est en fait la version écourtée d'un autre, que Maryse Choisy fit paraître, le 15 décembre 1928, dans sa rubrique « Célébrités sans pantoufles » de la Gazette de Paris. Elle y donnait ces autres informations :

Son cabinet de travail est comme lui : net, propre, mi-angélique, mi-diabolique. Des paperasses, des livres. Au mur : des tableaux à incendier tous les pompiers du monde, des portraits, sa main, c'est-à-dire ma main, c'est-à-dire l'empreinte de sa main, prise par moi, une enveloppe adressée : Saint-Joseph Delteil, une empreinte rouge de lèvres...
— Féminines ?
Lèvres de Jeanne d'Arc ou de Choléra ?
Littérature...


Surtout, l'article se concluait ainsi :

— Êtes-vous sûre que je suis Delteil et que vous êtes Maryse Choisy ? demande-t-il.
Je n'ai qu'un remède à tous les doutes : la main.
— Donnez-moi votre main, Delteil !
— Je préfère lire dans la vôtre.
Son index se promène sur mon index :
— Qu'est-ce que je tiens, s'informe-t-il.
— Mon index.
Son doigt descend vers ma paume :
— Et ça ?
— Ma paume.
Son doigt remonte de 5 mm :
— Et ça ?
— C'est mon index.
— Et ça ?
— C'est ma paume.
Son doigt remonte de 1,99 mm :
— Et ça ?
Je me fâche :
— Dites-donc, Delteil, vous vous f... de moi ?
Alors Delteil prend son air le plus Saint-Joseph :
— Mais non, je voudrais simplement savoir où commence votre peau, où finit votre index.
Voilà : Delteil n'est guère Parisien. A 2,99 cm du flirt (le centre de la paume, quoi !) il veut simplement savoir où commence la paume, où finit l'index. Tout Delteil est là ! La question des origines ! Encore deux ans et Delteil sera Adam (sans la barbe !)
— C'est que c'est très important ! assure-t-il. Où commence une chose, où finit l'autre : où commence l'Asie, où finit l'Amérique, où commence le cœur, où finit l'intelligence ? Sans compter... le reste... Moi, j'écris avec tout : intelligence, cœur et...
Delteil ? Un cœur lancé à 500 kms à l'heure au cœur de l'univers.


Le 21 mai 1931, Joseph Delteil fut encore le sujet d'un « Visages à la minute », cette fois-ci sous la plume de Raymond Cogniat :


JOSEPH DELTEIL

— Maryse Choisy, jouons aux portraits.
— Commencez.
— Fantaisie, exubérance, il est exalté de verve et d'humour. Il doit être grand, joufflu, truculent, débordant d'enthousiasme et de cynisme, rire de tout et sur tout. De son verbe haut il doit sans cesse prononcer des phrases définitives comme des proverbes qui sont des galéjades. Pour avoir joué, étant enfant, avec Jeanne d'Arc, Napoléon et La Fayette, il est devenu lyrique, épique, amateur de gestes amples, provocant, batailleur ; il doit faire sonner haut son rire claironnant, porter avec une joviale arrogance un visage épanoui, joliment coloré par le vin de son Midi qu'il chante si bien. Il doit être Bacchus en vendanges, agiter l'air quand il entre dans une pièce, faire voler les paperasses et les pensées apaisées. Devinez qui ?
— ... ?
— Joseph Delteil.
— Oh ! pas du tout. Je vous le présenterai.

Et quand on a vu Joseph Delteil, on corrige ainsi le portrait :
— Il est doux, timide, effacé. Il n'est pas très grand, mais sa silhouette est longue, tant il est mince à force de vouloir passer inaperçu. Il est pâle et aimable, souriant sans méchanceté et sans provocation ni forfanterie. Il parle sans éclat de voix, il écoute poliment, ne coupe pas la parole à son interlocuteur, ne raconte pas d'anecdotes, n'a pas l'air d'un mystificateur.
Il est lui-même une perpétuelle mystification, tant il est le contraire de ce qu'on l'imagine. Et lorsqu'on est certain de ne courir aucun risque près de lui, qu'on est assuré qu'il a mis dans ses livres toute sa matière explosive, on découvre dans ses yeux ce qu'on n'a pas su voir ailleurs.
Alors, derrière ce regard paisible, on soupçonne son gentil sourire d'être très ironique et la douceur de sa voix de cacher sa verve.
Joseph Delteil s'est trompé de corps.
Une belle mystification.



(1) Le texte paru dans l'Intransigeant dit « régulier », ce qui doit être une coquille ; nous corrigeons car Delteil tout nu porte bien : « irrégulier ».
(2) Nous ne trouvons pas ce passage dans l'œuvre de Delteil. Il est aussi cité dans Delteil tout nu (p. 87), sans la dernière phrase mais avec « bains de sang » entre le son et les shampooings.

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