lundi 8 août 2016

Portraits chirologiques, I

C'est d'abord comme chiromancienne que Maryse Choisy se fait connaître. Elle a été initiée à la chiromancie pendant son premier séjour en Inde, en 1924. En septembre 1925, son premier article paraît dans le Mercure de France et il est consacré à cette science : « Les données psychologiques de la main ». Au même moment, on lui confie, à l'Intransigeant, une rubrique intitulée « Ce que disent leurs mains » et dans laquelle il s'agit de faire le portrait chirologique de personnalités (littéraires, politiques, sportives, etc.). Elle tient cette rubrique jusqu'en 1927, date à laquelle elle publie son étude très sérieuse et remarquée,  La Chirologie.
Voici une première sélection de ces portraits chirologiques de Maryse Choisy dans l'Intransigeant :
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(29-09-1925)
RACHILDE

Mme Rachilde est une lunarienne pure, voire une lunarienne exagérée, avec tout ce que la lunarienne comporte d'imagination riche, fastueuse, exubérante et même — avouons-le — imagination un peu vicieuse, ainsi que l'indique le caractéristique point rouge qu'elle porte sur le mont de Lune.
Cependant, si l'on en juge par le pouce indiquant une volonté harmonieuse et logique, encore que passionnelle et quelquefois obstinée, la ligne de tête droite et les doigts aux tendances carrées, intellectuellement Mme Rachilde est faite toute de loyauté, de principes sévères et d'équilibre parfait.
De cette contradiction entre entre une imagination vicieuse et un bon sens bourgeois résulte une lutte continuelle qui se résout, d'une part dans l'écrivain d'envols et d'images que nous connaissons et, d'autre part, dans la femme irréprochable et exquise que ses intimes apprécient.
Un autre trait dominant de cette main est l'esprit d'indépendance qui doit se manifester à tout prix, toujours, malgré et contre tous et qui brise tous les obstacles avec la violence effrénée d'un pur sang emporté. (On note sur l'empreinte l'écartement démesuré des doigts qui est typique de l'indépendance absolue.)
Ajoutons à cela une grande bonté révélée par la ligne de cœur branchue, des enthousiasmes sans cesse renouvelés, une activité cérébrale intense, une conception très masculine dans maint domaine, un grand amour de la lecture (et ceci est très rare dans les mains des gens de lettres), un besoin de solitude et de contemplation, une prédilection pour l'instinct et la ligne directe plutôt que pour les détours et les erreurs de l'intelligence, et c'est là tout Rachilde.



(12-07-1926)
CLAUDE FARRERE

J'imagine volontiers que feu César Borgia dut avoir une main comme celle qui me frappa chez M. Claude Farrère. Très racée, cette main grande, spatulée, aux doigts longs, maigres et nerveux de Maharadja qui indiquent un certain dilettantisme de la sensation. Le souci apollonien qui s'y lit du geste en beauté et de l'art dans les moindres manifestations sociales ou intimes, son goût nietzschéen de la vie dangereuse, son éclectisme esthétique appartiennent en effet à l'époque de la Renaissance.
M. Claude Farrère est gouverné par la combinaison astrale de Soleil et de Mars, contradictoire par définition. C'est la main non point du soldat, mais du guerrier médiéval qui risque sa vie pour un sourire et même pour moins. Un courage à toute épreuve, le goût du jeu et du péril, beaucoup de dignité et un orgueil jupitérien sans ombre de vanité. La plaine de Mars raconte un self-control peu commun, grâce auquel il peut boire sans s'enivrer et se livrer à des excès tout en sachant s'arrêter à l'heure propice. Le pouce cependant laisse transparaître une hésitation intellectuelle entre deux chemins à prendre. Sa volonté qui serait forte pour une main normale, n'est peut-être pas suffisante pour cette main fastueuse où tant de talents s'entre-croisent et tant de passions s'entrechoquent.
La ligne de cœur, très riche, indique la sensibilité des violents, c'est-à-dire à son état normal très douce et plutôt tendre, mais capable, lorsqu'elle est blessée, de violences. La ligne de tête dédoublée, souple, longue, subtile, lui confère la faculté de changer de personnage.
Une prodigalité seigneuriale s'exerce non seulement dans le domaine de l'argent, mais aussi dans celui du temps, de l'esprit, de la vie même. Le tempérament est assez riche pour y suffire. M. Claude Farrère aime à vivre un siècle dans chaque minute. Ce qui semble aux oreilles du vulgaire un vacarme épouvantable, devient pour lui, tamisé à travers son goût créateur, un concert délicieux. Il doit se donner à lui-même de belles fêtes d'imagination et d'action.



(20-07-1926)
MARCELLE TINAYRE

Petite main essentiellement féminine que celle de Mme Marcelle Tinayre, avec tout ce que l' « éternel féminin » comporte de force calme dans la pleine conscience d'elle-même.
Une susceptibilité qui a sa pudeur et qui se maîtrise. Une volonté violente et diplomatique à la fois qui sait triompher en cédant et qui connaît les secrets de l'auto-suggestion.
Une sensibilité réservée et fière. Un conflit entre l'intelligence et l'intuition, d'où cette dernière sort souvent victorieuse. Une indépendance si grande qu'elle ne s'abaissera pas plus à choquer les préjugés qu'à les respecter, également indifférente aux éloges et aux blâmes de ceux qui ne sont pas ses amis ou ses intimes. Une modestie à laquelle la publicité est antipathique et qui est très consciencieuse — trop consciencieuse peut-être — dans le travail qu'elle entreprend. Une nature affectueuse, aimante. Un besoin de se dépenser, de se dévouer. La superbe volupté de s'humilier en même temps qu'un bel orgueil. Le sens de l'ordre mais la haine des détails. Un rare talent de compréhension sentimentale et spirituelle. L'amour du foyer. Une bonté sans ostentation. Une indulgence infinie.
Tels sont les traits caractéristiques de cette main, où Vénus est surtout maternelle, tendre et propice ; que Lune asservit presque entièrement à la vie contemplative et qu'Apollon égaie d'un optimisme esthétique. Avec les doigts coniques mi-lisses, mi-noueux, cela forme un curieux mélange d'idéalisme extrême et de bon sens pratique. Mme Marcelle Tinayre possède en plus (ainsi que l'indiquent ses lignes de tête et de cœur et ses rayures sur le Mont de Lune) la merveilleuse faculté d'échapper aux réalités, et de se créer sa propre vie secrète et riche qui n'est pas de ce monde.



(17-08-1926)
GEORGES COURTELINE

Main noueuse et essentiellement philosophique gouvernée par Mercure, Soleil et Lune, telle est la main de M. Georges Courteline. C'est un intellectuel à sensibilité très subtile, très nerveuse, très impressionnable. D'où conflit perpétuel entre l'intelligence souple ainsi que l'indique la ligne de tête fourchue et l'intuition sentimentale. Comme chez presque tous les humoristes, le Mont de Saturne est rayé et trahit un profond pessimisme intime. Rien n'est plus mélancolique que la gaieté de M. Courteline, si ce n'est la gaieté d'un autre homme d'esprit.
Les colères sont rares et sérieuses, les sympathies et les antipathies fort prononcées. Les doigts noueux disent l'esprit critique, l'analyse minutieuse, l'observation impitoyable, l'ordre et la méthode. L'imagination cependant est synthétique et se plaît à construire. Elle sait styliser le « type » dans la multiplicité informe des événements qui passent. L'auriculaire est très sensible au sens du ridicule et des proportions. Le pouce témoigne d'une volonté puissante, diplomatique, persévérante et d'une force consciente d'elle-même.
Nulle trace de vanité. Un orgueil réservé. Une timidité maîtrisée. Beaucoup de fantaisie sous une dignité extérieure. Une bonté immense et une prodigalité générale.
La première éducation est sévère. Néanmoins les opinions de M. Courteline évoluent et se recréent sans cesse, ce qui lui donne une jeunesse d'esprit éternelle. Rien de figé, d'arrêté, de sectaire dans cette main pleine de compréhension. La ligne de destinée prouve que la gloire de M. Courteline n'est due ni à la chance ni au hasard mais à son propre travail. On lit aussi chez lui du mysticisme. Un mysticisme large et un peu spécial, qui lui confère une religion très personnelle.



(17-10-1926)
MME DE NOAILLES

Notre collaboratrice Mme Maryse Choisy nous a donné un portrait de la main de Mme de Noailles.
Mme la comtesse de Noailles, à ce sujet, a bien voulu nous dire comment elle jugeait elle-même la perspicacité de notre collaboratrice.
Voici le portrait, suivi de sa critique :

Le trait caractéristique de cette petite main à grands projets marquée par l'ardeur de Vénus et l'ambition de Jupiter, est une vitalité inépuisable, un désir de boire à fortes lampées toute la vie. Elle « passionnalise » tout ce qu'elle voit. Au contact de Mme de Noailles, mêmes les mathématiques deviendraient passionnelles.
L'imagination est riche et se plaît dans la complication. La ligne de cœur est tourmentée et indique une sensibilité subtile, complexe, très exigeante dans ses affections, inquiète et orgueilleuse. Les ongles, à tendances triangulaires, trahissent une susceptibilité élégante.
L'angle du pouce dit le sens du rythme. Les sympathies et les antipathies sont fortes. La prodigalité embrasse une forme un peu spéciale. La volonté est diplomatique et galopante en même temps (bien que ces deux qualités semblent au premier abord s'exclure). Très féminine dans ses manifestations.
Le mont de Vénus révèle l'amour de la forme, la joie de vivre, une compréhension dionysiaque de l'existence, du bonheur et de la gaieté. L'insouciance est voulue.
Sous une simplicité extérieure, beaucoup de fantaisie et de complications.
Maryse Choisy

Et voici la spirituelle réponse de Mme la comtesse de Noailles :

Cher monsieur, si Mlle Choisy voulait ajouter à ce document qui révèle sa science très sûre et sa grande intuition la remarque indubitable, et dont je suis malheureusement bon juge, que les êtres qui ont une conception violente du bonheur l'ont aussi de la douleur, et que l'excès du caractère peut et doit s'établir dans la tristesse comme dans la joie, je ne verrais rien à reprendre dans cette page qui me frappe par sa justesse et sa divination savante. Je vous prie de croire, cher monsieur, à tous mes sentiments de sincère sympathie.
Comtesse de Noailles



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