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samedi 12 mars 2016

Maryse Choisy, par Lucienne Delforge, et réciproquement



Voici un autre témoignage sur Maryse Choisy, dans un livre justement titré Témoignages (éditions de L’Élan, 1950).
Si l'auteur était à l'époque une célébrité internationale, elle est aujourd'hui fortement oubliée, si ce n'est par les historiens de la Collaboration et les biographes de Louis-Ferdinand Céline...
Lucienne Delforge (1909-1987) fut non seulement pianiste (élève de Vincent d'Indy), donnant en quelques années plus de quatre cents récitals à travers le monde, mais aussi conférencière et journaliste, écrivant des centaines d'articles de musique, de littérature et d'art. Elle fut aussi une grande sportive : nageuse, escrimeuse, alpiniste, capitaine de basket-ball... Notons enfin qu'elle fit des études de médecine où elle obtint quatre diplômes (chimie, physique, biologie et bactériologie).
Durant un an, en 1935-1936, elle est la maîtresse de Louis-Ferdinand Céline. Il existe quelques lettres, particulièrement émouvantes, de ce dernier à la jeune pianiste, dans lesquelles Céline l'appelle « petite fée du cristal des airs » (voir Louis-Ferdinand Céline, Lettres, Gallimard, 2009 et Lettres à des amies, in Cahiers Céline n°5, Gallimard, 1979).

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, elle collabore à la presse vichyssoise, donne quelques concerts à la Deutsches Haus, participe à la propagande, notamment  par des conférences, par exemple celle sur « Wagner et la France », le 21 mai 1943, sous l'égide de la Société d'études germaniques... Elle rédige même pour le maréchal Pétain un rapport sur la place de la musique française dans l'Europe nouvelle.
A la Libération, Lucienne doit s'exiler au château de Sigmaringen, où elle retrouve Louis-Ferdinand. Elle y donne quelques concerts. A l'un d'eux, Lucien Rebatet fait scandale, en déclarant que Lucienne Delforge est une « pianiste musclée » qui « écrase dièses et bémols d'une poigne de boxeur ».
Autre anecdote : toujours aussi sportive, Lucienne aurait voulu entraîner, dans l'une de ses excursions en montagne, Lucette, la femme de Louis-Ferdinand, mais celui-ci ne l'aurait pas autorisée, craignant de voir sa femme précipitée dans un ravin par son ancienne maîtresse, qu'il croit jalouse...
Elle échappe à l'épuration, et Céline le signale, à sa manière, dans une lettre à Albert Paraz le 9 novembre 1948 : « Lucienne Delforge la pianiste, ô combien vendue ! et enculée — et donneuse se porte au mieux à Paris »...

Avant de découvrir le portrait de Maryse par Lucienne, lisons celui que Maryse fit de la pianiste dans Le Matin du 30 mai 1941 :

Du mysticisme dans les yeux, du sport plein les muscles, telle est la jeune pianiste de 26 ans qui symbolise le mieux la Française 1941.
Naturellement elle est née à Paris, synthèse de tous les terroirs. Lucienne Delforge est ainsi la synthèse de tous les types de femme que nous admirons. Mère de famille, quatre diplômes de médecine, capitaine de l'équipe mixte de basket-ball du Tennis-Club de France, championne de cross-country et d'auto, alpiniste, voyageuse et du style dans l'écriture. Et j'ai certainement oublié encore quelque violon d'Ingres.
Cette pianiste de classe internationale a fait le tour du monde. Ses concerts remportèrent un vif succès à Amsterdam, Budapest, Copenhague, Genève, Helsinki, Londres, Milan, New-York, Montréal, Oslo, Stockholm, Vienne.
Il ne reste plus à Paris que de la découvrir à son tour. Elle n'a donné dans son propre pays qu'un seul récital il y a deux ans, jour pour jour.
Nous la réentendrons avec joie ce soir salle Gaveau. Car l'universalité des dons sert surtout à donner plus de profondeur à son propre talent spécialisé. Sa grande culture, son mysticisme, la maîtrise qui vient du sport, donnent un sens plus humain et plus surhumain au jeu d'une technique si sûre de Lucienne Delforge.


Et voici enfin les pages (87-92) de Témoignages que Lucette consacre à Maryse :


 MARYSE CHOISY


   Le hasard, ou le destin, ou la Providence m'ont toujours favorisée, en me permettant de rencontrer, sur ma route, des individualités vraiment hors du commun, de celles qui laissent, dans la mémoire et dans le cœur, des traces profondes, de durables empreintes.
   Mais, en pensant à Maryse Choisy, je constate qu'à une ou deux exceptions près, je n'ai pas rencontré de femmes dont le comportement moral, intellectuel ou social, épisodique ou habituel, ait le même aspect inattendu, la même valeur d'enseignement, la même rigueur d’expérience humaine, le même appareil de moyens évidents, la même puissance de suggestion et d’impression. C’est, sans doute, que les femmes, plus dociles, plus diplomates devant les nécessités de l’existence, plus souples et plus malléables, plus directement reliées à la réalité immédiate ou, simplement, plus raisonnables et raisonnées, savent  mieux plier et se plier, tiennent davantage du roseau que du chêne et, plastiques avant tout, épousent plus exactement les contours de la vie, se colorent plus facilement de la couleur du temps. En un mot, qu’elles sont plus quotidiennes, au sens que prêtait à ce mot Jules Laforgue. Leurs armes, pour lutter dans le courant violent des jours, sont enveloppées, camouflées, déguisées, peintes en trompe-l'œil. Elles n'en sont, à mon sens, que plus solides et plus sûres que celles des hommes. Mais elles ne font pas éclater les cadres sous leurs coups. C’est plutôt un travail de sape intelligent et instinctif, continu et fluent, lent et pénétrant, alors que les hommes, incapables de longue patience contre eux-mêmes et les autres, se dressent, se cabrent et s’affirment par une impérieuse loi d’orgueil inné.
   Cependant, de ces deux exceptions que j'ai dites, Maryse Choisy est la première et la plus nettement dessinée. J’ai commencé par ne connaître d’elle que sa réputation. Elle était assez surprenante. Elle s’exprimait, en effet, sans ambages. Ou tout bien, ou tout mal. Elle était pire, ou meilleure qu'une autre. Je n'avais encore rien lu qu'elle ait signé que, déjà, elle m'apparaissait telle que je la connaîtrais.
   Il est utile de noter que la première œuvre de Maryse Choisy où je l’ai découverte littérairement, ce fut dans une vieille collection du Merle, où je fis connaissance, naguère, de la littérature contemporaine. Dans cet extraordinaire périodique, qui manque aujourd'hui à notre plaisir, Maryse Choisy a publié une série d' « interviews imaginaires », qui précédaient celles d’André Gide et qui, je crois bien, n’ont jamais été réunies en volume. C’était une promenade nocturne au milieu des livres et des hommes et, comme Maryse a toujours eu le sens le plus aigu de l'actualité des titres, elle avait orné ces fausses confidences d’un titre essentiellement « accrocheur ». Cela, si je ne me trompe, rappelant les immortelles Une heure avec… de Frédéric Lefèvre, s’intitulait : L'heure avec... Et je n'ai oublié ni celle avec Jean Cocteau, ni celle avec Montherlant, ni celle avec Valéry. En deux cents lignes, Maryse analysait les premiers d'aujourd'hui et quelques autres, les mettait à nu, révélant leurs tics, leurs tares, leurs manies et leurs vertus avec une  magnifique impudeur. C'était, déjà, de la psychanalyse et, encore, de la philosophie. Si l’on publiait ces études aujourd’hui, on en comprendrait toute l’exactitude et toute la valeur démonstrative.
   Puis, comme tout le monde, j'ai lu ses livres à succès de scandale ou de vente et l'un va rarement sans l’autre. Je laisse d'en parler à de plus qualifiés qu'une musicienne.
   Ensuite, ce fut son écriture. L'écriture de Maryse est vraiment caractéristique. Elle s’apparente à celle de Pierre Louÿs. L’une et l’autre ont cet aspect fleuri, ces contours dessinés, où dominent les lys. Elles sont infiniment gracieuses, parcourues d'air, ouvertes à tous les souffles de l'inspiration, arrondies par la joie. D'une élégance raffinée, hautes et larges, uniquement déliées, elles sont voluptueuses et fraîches. Écritures d’artistes et d’artistes profonds, qui vivent et ne vivent que pour les nécessités de l’art. Mais la plus féminine est celle de Pierre Louÿs. Car l'écriture de Maryse est moins appliquée, plus rapide, plus élancée, plus forte. Elle a des emportements et des colères, des expressions viriles, des lignes plus vives, plus nettes, plus dures. Elle griffe le papier plus qu’elle ne le caresse. Elle dévore la page blanche et ne laisse rien au hasard, pas plus qu’à l’inutilité. Elle attaque et possède cette virginité que sa blancheur défend. Elle s'affirme, s'impose, éclate et ne retombe pas. Elle a l'éloquence et, parfois, la grandiloquence. Elle monte sans effort et marque comme un sceau. C'est une écriture d'homme aux instincts de femme. Mais, surtout, elle est traversée d’un immense, d’un intense et irrésistible besoin de lumière. Elle est, tout entière, Maryse.
   Enfin, j’ai fait la connaissance de Maryse Choisy. Et je puis dire que, la sachant déjà comme je le savais, je n’ai pas été déçue. Avec ses cheveux trompeurs, ses yeux d'odalisque, sa voix presque de petite fille ou plutôt d’adolescente en proie à la femme, avec cet art qu’elle a de dire son amitié, son affection, sa tendresse, avec cette apparence de fragilité précieuse qui l’eût fait accepter à l'Hôtel de Rambouillet, avec sa délicatesse nuancée, son sourire séduisant et son besoin d’enthousiasme, Maryse n’est pas une énigme, mais un questionnaire.
   Individualiste irréductible et toute emplie d’un vœu d'altruisme, les êtres qui l'approchent et l'entourent sont ses victimes heureuses. Elle ressemble à un scalpel qui serait un éventail.
   Femme de lettres, elle connaît, de son métier, les nécessités, les lois, les disciplines et n'en néglige aucune. Artisan, ouvrier de l'écriture et de l'imprimé, elle n'abdique rien de ses obligations professionnelles. Elle mène sa carrière avec une rigueur et une science, avec une continuité dans l'effort qui tiennent de la fourmi et du rouleau compresseur. Elle se glisse, sinueuse, presque trop modeste, presque trop inaperçue, puis s'impose, s'affirme et prend toute la place. Elle convainc par la grâce, conquiert par la force et domine par la volonté. C'est un admirable spectacle.
   Journaliste, chroniqueur, essayiste, romancière, directrice de revues, animatrice d'individus ou de groupes, toujours en avance d'une idée et à l'avant des idées, ardente, impétueuse, violente au fond d'elle-même, lisse et suave à l'extérieur, avec un prodigieux besoin de sympathie et une indifférence superlative malgré tout, un détachement de toutes contingences et un attachement véhément à toutes les réalités, Maryse Choisy est une femme comme je n'en connais point d'autre.
   Je ne parlerai pas du poète, car ses poèmes parlent pour elle. Mais il faut que je dise ce qui fait sa grandeur.
   Bourrée de réactions féminines et les plus aiguës, les plus acerbes, les plus dures, son cerveau d'homme la guide, la conduit, la dirige et l'affirme. En proie sans cesse aux complexités d'un tempérament double, elle a les pieds dans la terre et la tête au ciel. Elle semble vaporeuse, éthérée, sans consistance, mais elle est charnelle, réaliste, matérielle, efficace. Elle a parcouru un cycle très déterminé. Elle a connu, successivement, les hommes, puis l'homme, puis l'âme, puis Dieu. Elle est allée de tous les signes moins à tous les signes plus. Elle a parcouru toutes les routes où sa dualité l'entraînait. Elle a violenté son corps et son âme. Elle s'est arrêtée à tous les havres et les a tous quittés, pour atteindre au seul qui vaille et demeure intact. Cerveau philosophique et lyrique, tête bien faite, elle a suivi tous les chemins de la connaissance humaine et ne les a abandonnés qu'au seuil de la Connaissance divine. Elle est morte vingt fois et vingt fois ressuscitée.
   Et, pour mieux connaître, plus exactement, plus intimement, plus totalement une seule chose, la seule chose qui importe, elle a tout connu. Avide de toutes les lumières elle a atteint la Lumière. Curieuse de toutes les grâces, elle a reçu la Grâce. Elle a combattu jusqu'à la victoire d'elle-même sur elle-même. Elle a triomphé. Elle a gagné sa vie.
   Et cette irrésistible soif de clarté, qui s'exprime dans toute son œuvre par ses idées comme par son style, l'a plongée dans la lumière, la seule Lumière.
 


lundi 29 février 2016

Maryse Choisy, le Waffen SS et les chats

Les témoignages sur Maryse Choisy, quelle qu'ait été sa notoriété, sont rares.
Aussi est-il précieux d'en découvrir un nouveau, surtout quand il est porteur d'informations que nous n'avions pas.
Cette fois-ci, nous apprenons que Maryse Choisy, au début des années 50, eut pour secrétaire un ex-Waffen SS de la division Charlemagne... Ce qui nous intéresse particulièrement car il y a peut-être là une piste qui nous aiderait à mieux saisir la position de Maryse Choisy durant la Seconde Guerre Mondiale.
Dans ses mémoires, Maryse Choisy évoque très peu la période de la guerre (c'est un peu normal puisque la période qu'ils couvrent s'arrête en 1939 ; et nous regrettons d'autant plus que ne soit jamais paru le troisième tome), si ce n'est pour sous-entendre, une ou deux fois, qu'elle fut du côté de la résistance. Le passage le plus dense à ce sujet est celui-ci, p.238 :


Les procès de la Libération battaient leur plein. Fidèle aux préceptes de ma tante, j'étais restée aimable pour tout ceux qui avaient dîné chez moi au cours de ma vie. Depuis cinq ans je faisais porter régulièrement quelques victuailles à des amis emprisonnés à Fresnes. Depuis un an ce n'étaient plus les mêmes noms. Les envois hebdomadaires continuaient. Les amis avaient changé. Pour moi l'amitié est sacrée. Elle demeure au-dessus des idéologies et des opinions politiques. De 1940 à 1944 ceux qui recevaient les colis avaient été arrêtés par la Gestapo. De 1944 à 1946 les destinataires de friandises avaient été placés à Fresnes par des Fifis.


On voit cependant Maryse Choisy, durant les années 1941 et 1942, écrire dans la presse collaborationniste, notamment Le Matin et L'Œuvre, ouvertement antisémites et pro-nazis. En octobre 1942, elle participe à une exposition du Centre Français de Culture, présidé par Marcel Déat qui en fit l'une des organisations de son R.N.P. (Rassemblement National Populaire), parti aligné sur le modèle nazi, avec milices (Déat était aussi le directeur de L'Œuvre, qui était alors l'organe d'expression du R.N.P.).
Jean Galtier-Boissière, ancien du Canard enchaîné et fondateur du Crapouillot, nous en apprend plus dans Mon Journal sous l'occupation (La Jeune Parque, 1944, p. 129), à la date du 17 mai 1942 :


Maryse Choisy, l'auteur de Un mois chez les filles, écrit dans Le Pays Libre, journal d'un certain Clémenti, fasciste français à chemise de je ne sais quelle couleur :
« L'histoire s'étonnera un jour qu'un tel régime (La République) ait pu traîner si longtemps son agonie, inscrite dans sa naissance même ». Heureusement « voilà que surgit brusquement un homme de chez nous, net comme une roche du Latium, sonnant pur, avec les poumons pleins d'oxygène neuf, l’œil loyal, un grand diable d'aryen et qui s'appelait Clémenti. »
Et dire qu'Hitler a débuté de la même façon !
A la Hofbrau de Munich, en 1920, on le faisait monter sur une table pour déclamer, histoire de rire un brin, en buvant des chopes. Un Ferdinand Lop qui a réussi.


Pierre Clémenti (à ne pas confondre avec le génial acteur, pas encore né) est le fondateur du Parti Français National Collectiviste, groupuscule collaborationniste et d'un antisémitisme des plus violents, ainsi que du journal Le Pays Libre, organe du parti dans lequel on peut lire des appels à l'extermination des Juifs. Il siège au comité central de la L.V.F. (Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme) et part combattre, sous l'uniforme allemand, en Russie. Condamné à mort par contumace puis amnistié, on le retrouve plus tard à la direction de Nouvel Ordre Européen, d'inspiration nazie, puis comme l'un des fondateurs d'Ordre Nouveau...
Tel est l'homme que célèbre Maryse Choisy en 1942...




Mais revenons à son secrétaire du début des années 50. 
Il s'agit de Christian de La Mazière (1922-2006), un homme au parcours étonnant.
Membre de l'armée d'armistice de 1940 à 1942, il collabore à partir de cette date au Pays Libre de Pierre Clémenti (serait-ce au sein de ce journal que Maryse Choisy et lui se sont rencontrés ?). En 1944, il s'engage dans la division Charlemagne de la Waffen-SS et part combattre, par anticommunisme, sur le front de l'est. Capturé par les Polonais en Poméranie, il sauve sa peau grâce à sa connaissance de la langue polonaise. Il est ainsi l'un des rares rescapés de la division Charlemagne. Condamné en 1946 à cinq ans de prison et à dix ans d'indignité nationale, il commence à purger sa peine à Clairvaux mais, deux ans plus tard, il est gracié par Vincent Auriol. Il entame alors une renaissance dans le journalisme. Nous pouvons dater son travail pour Maryse Choisy de 1952, l'année même où il crée une agence de relations publiques qui va l'amener à fréquenter de nombreuses stars du cinéma et du show-business, devenant l'ami de Jean Gabin, Michel Audiard, René Clair, Pierre Brasseur, etc. Durant les années 60, il est le compagnon de Juliette Gréco, puis de Dalida, durant trois ans, et même, dit-on, de Brigitte Bardot. Dans cette vidéo, on le voit aux côtés de Dalida qui se fait piéger par la caméra invisible.






Ainsi vit-il durant une quinzaine d'années une vie bien parisienne, paraissant avoir oublié son passé trouble quand, en 1969, il témoigne dans le documentaire de Marcel Ophüls, Le Chagrin et la Pitié, consacré à la France sous l'occupation, documentaire qui sera longtemps interdit de télé.






Le documentaire, bien qu'interdit de télévision, fait sensation et l'apparition de Christian de La Mazière provoque une réaction violente dans la presse. Son passé de SS révélé, sa carrière dans le show-business en est ruinée.
Peu de temps après la sortie du Chagrin et la Pitié, il publie un livre de souvenirs, Le Rêveur casqué (Robert Laffont, 1972), dans lequel il revient sur son engagement auprès des nazis. Le livre est un best-seller (plus de 4 millions de vente dans le monde).
Curieuse anecdote : Christian de La Mazière, qui entretient depuis 1952 une amitié avec Georges Brassens, envoie à ce dernier un exemplaire du Rêveur casqué. Quelques jours plus tard, Brassens lui téléphone pour lui apprendre que la lecture du livre lui a inspiré une chanson : Mourir pour des idées...






Christian de La Mazière continue cependant à faire du journalisme, notamment au Figaro magazine, au Choc du mois qu'il dirigeait et... à Minute. Il fréquente à nouveau les milieux d'extrême-droite, par exemple en écrivant pour la revue La Révolution Européenne, fondée par Jean-Gilles Malliarakis, qui dirige le MNR (Mouvement Nationaliste Révolutionnaire) et Troisième Voie.
Il inspire le roman de Frédéric Vitoux, L'Ami de mon père (Seuil, 2000).
Quelque temps avant son décès, il fait paraître un second livre de mémoires, Le Rêveur blessé, duquel nous tirons ce chapitre consacré à Maryse Choisy (éditions de Fallois, 2003, pp. 46-51) :



UN CHAT DIABOLIQUE

Mon job chez BQ ne m'empêchait pas d'avoir des collaborations parallèles dans d'autres domaines. Je dormais peu, à l'époque, quelques heures me suffisaient pour récupérer. C'est ainsi que j'ai travaillé avec un Américain, un de ces quelques GIs qui, venus avec Patton, à la suite d'Overlord, avaient décidé de rester en France après la guerre. Cet Américain francophile, qui avait pour petite amie un ravissant mannequin de chez Givenchy, voulait faire carrière dans le cinéma. Il espérait y devenir réalisateur et je l'aidais à mettre au point des projets de films. Un regard français était évidemment indispensable pour éviter un tas de fausses routes et d'impasses. Je dis tout de suite que cela n'a rien donné et l'ami américain (comment diable s'appelait-il?) a échoué à se faire une place chez nous, regagnant peu après les États-Unis. En même temps que j'aidais mon Américain, j'assurais un travail d'assistant chez Maryse Choisy, avec un autre type qui avait à peu près mon âge. Nous préparions ses dossiers, rédigions des textes d'après la trame qu'elle nous indiquait.
Maryse Choisy, cela ne vous dit rien ? Au milieu du siècle dernier, c'était la moderne pythie du psychisme, au carrefour de la psychanalyse et de la spiritualité. Elle dirigeait la revue Psyché, donnait des conférences, des consultations, s'intéressait aux religions ésotériques, voyageait beaucoup. Une star. Elle m'avait raconté sa vie, tout à fait étrange. Proche des Surréalistes dont elle fréquentait les gourous, au premier rang desquels Breton évidemment, quand ce mouvement dominait l'actualité, elle était surtout la fondatrice de l'Alliance mondiale des religions. Ce côté spiritualiste explique peut-être pourquoi cette psychanalyste hors norme interrompt brusquement l'analyse qu'elle suit auprès de Freud à Vienne, ne reprenant que plus tard des séances de divan chez Lafforgue, puis chez Charles Odier. On sait que pour exercer tout psychanalyste doit lui-même avoir subi une analyse complète. Elle était loin, dans ce milieu-là, d'être un sujet orthodoxe. Sa fascination pour la vie spirituelle l'a conduite dans les années 20, très jeune encore, à se lancer à elle-même le défi de vivre plusieurs semaines parmi les moines orthodoxes grecs du Mont Athos. Comme ces religieux interdisent leur couvent à toute personne du sexe, vérifiant sévèrement, dit-on, l'identité masculine des candidats retraitants, elle n'hésita pas à se faire couper les seins et poser un pénis artificiel. Elle revendiquait tranquillement cette entreprise extravagante dont elle avait rapporté un reportage sensationnel, qui lui donna une notoriété qui devait beaucoup au scandale de cette tricherie sexuelle. Certains ont mis en doute la véracité de cette histoire, mais il était évident, en tout cas pour tous ceux qui l'approchaient, qu'elle n'avait plus de seins.
Je travaillais chez elle dans une pièce contiguë au cabinet où elle recevait ses patients. Heureusement, mes heures de présence correspondaient rarement aux séances de consultation, car la paroi n'était pas très épaisse et quand l'analysé parlait un peu fort, j'entendais à peu près tout ce qu'il disait. Je m'en plaignis.
D'abord, cela me gênait dans mon travail, ensuite, et peut-être surtout, cela compromettait la confidentialité des consultations. Maryse Choisy eut cette réponse désarmante : « Vous n'avez pas besoin d'écouter ! »
Je n'en avais certainement pas besoin, mais je ne pouvais m'empêcher d'entendre. Je me souviens d'un soir où un jeune chirurgien étendu sur le divan de Maryse débita des propos épouvantables. Ce type me parut vraiment très dérangé. Ses pulsions, ses idées avaient de quoi glacer le sang quand on songeait qu'il était chirurgien, qu'il tenait quotidiennement des gens sous son bistouri. Il était dangereux. 
— C'est vrai, me dit Maryse Choisy quand je lui en parlai, il peut être dangereux. Il le sait et c'est pourquoi il vient me voir. Je vais le guérir.
Alors âgée d'une cinquantaine d'années, elle avait pour mari Maxime Clouzet qui fut, je crois, directeur général de l'Unesco, ce grand bazar culturel multi-national siégeant à Paris depuis sa création en 1949. Elle avait aussi un chat. Le mari était charmant et le chat odieux. Il est pour moi inséparable du souvenir de cette femme hors du commun, et mérite que je m'y attarde un peu. Bien qu'issu d'un milieu de châtelains, donc de chasseurs, où le chien est roi et le chat en général méprisé, voire banni, et même souvent réduit de mon temps à l'état sauvage, j'avoue être pour ma part très ami des chats. J'ai toujours admiré la grâce de ces petits félins, aimé leur compagnie, leur indépendance, leurs personnalités diverses. Cela ne va pas jusqu'à la dévotion comme chez certains écrivains, et je n'en suis pas à leur reconnaître d'extraordinaires qualités intellectuelles, une sagesse socratique ou des dons mystiques, mais j'étais et suis encore, comme les « amoureux fervents et les savants austères » du poète, l'ami du « chat puissant et doux, orgueil de la maison ». Toutefois, ce fut clair dès le début, celui de Maryse Choisy faisait exception. Naturellement, elle adorait ce chat. Ce n'était pas, il faut l'avouer un animal ordinaire. Pour l'apparence, un simple chat de gouttière, à la robe classiquement tigrée, mais un regard diabolique. S'il faut croire aux démons, sûr que l'un d'eux habitait ce chat. Il détestait tout le monde, ce greffier misanthrope, jaloux de son domaine, et vouait, en revanche, un amour exclusif, passionné, à sa maîtresse. Il n'y a que sur sa poitrine, autour de son cou, qu'il s'apaisait, s'épanouissait, connaissait le bonheur. 


Elle prétendait que son chat parlait. Du moins, elle affirmait comprendre son langage, avoir avec lui de vraies conversations. De fait, il ne miaulait pas comme le commun des chats; il avait avec elle des feulements bizarrement modulés. Je ne suis pas homme à avaler semblables balivernes, mais si cela faisait plaisir à Maryse Choisy, je n'avais pas la discourtoisie d'émettre là-dessus le moindre doute.
Le matou diabolique suivait tous mes gestes de son œil fixe et méchant et ne ratait pas une occasion de me manifester son antipathie. Il compulsait régulièrement mes affaires, profitait d'une absence momentanée pour venir souiller le manuscrit sur lequel je travaillais, ou réserver le même sort à mon porte-documents, des attentions de ce genre. Il pissa un jour sur l'imperméable tout neuf que je venais d'acheter. Et puis, il me narguait, juché sur un rayon élevé de la bibliothèque, m'épiant de son regard soupçonneux. Personne, à part sa maîtresse, ne pouvait se saisir de lui. D'une part, c'eût été affronter ses griffes et sa morsure, et d'autre part, il était bien trop méfiant pour se laisser approcher.
Maryse Choisy partant pour un assez long voyage en Inde, pays dont les dieux la fascinaient, s'inquiéta un peu de mes rapports difficiles avec son démoniaque félin. 
— Ne vous inquiétez pas, lui dis-je. Tout ira bien. Je pense qu'il se tiendra tranquille. Nous allons conclure un gentleman agreement. 
Mais, bien entendu, le chat continua à me persécuter. Je me demandais chaque jour quel nouveau méfait il allait inventer. À malin, malin et demi ! Je feignis de l'ignorer plusieurs jours durant afin qu'il s'habitue à ma passivité et que mon manque de réaction endorme sa méfiance, et cette ruse porta ses fruits. Un bel après-midi d'été, la fenêtre étant ouverte, le chat dormait sur un canapé à quelques mètres de moi. Je m'approchai silencieusement et quand je fus à sa portée, d'un geste vif comme l'éclair, je le saisis par la peau du dos et le balançai par la fenêtre. Du deuxième étage, il atterrit dans la rue avec un miaulement sauvage. Je jetai un regard au-dehors et ne vis rien : il avait disparu. Bon débarras ! Vraiment, c'était une bonne chose de faite. Je pus désormais travailler en paix. A Maryse, je raconterais que le chat avait été pris d'un coup de folie, s'ennuyant sans doute de ne plus la voir, qu'il s'était enfui comme ça, sans laisser d'adresse. C'est d'ailleurs la version que je me mis sans tarder à accréditer. 
Quand Maryse Choisy revint, Maxime Clouzet et moi allâmes l'accueillir à sa descente d'avion à Orly. Elle avait grande allure, vêtue à l'Indienne, d'un sari dont le drapé l'enveloppait très élégamment. Je lui fis du ton le plus dégagé mon conte du chat fugueur. Mais, rentrés à l'appartement, malheur! le chat était là, planté au milieu de la pièce, et dès l'apparition de Maryse Choisy, il bondit sur elle, entourant le cou de sa maîtresse de ses pattes, le museau collé à son oreille. Et commença le long feulement modulé dont cette bête avait le secret, une mélopée plaintive. Presque aussitôt, Maryse Choisy me regarda d'un air d'abord indécis, puis consterné : 
— Christian! s'écria-t-elle, pourquoi avez-vous fait une chose pareille ? Le jeter par la fenêtre! Comment avez-vous pu ? 
Je me défendis : 
— Je vous l'ai dit : il s'est enfui, je n'y suis pour rien.
Elle secouait la tête, incrédule :
— Non, non, dit-elle, il ne ment pas. Ce n'est pas bien, Christian, ce que vous avez fait, pas bien du tout! 
La situation était pour moi devenue gênante; un malaise s'était installé à cause de ce chat, reproche vivant, permanent. Dans les jours qui suivirent, je prétextai de nouvelles obligations professionnelles pour prendre congé de Maryse et interrompre la collaboration que je lui apportais. Ce n'était plus possible. Je n'ai pas cessé de la voir pour autant, lui rendant de temps à autre visite, et suis resté jusqu'au bout en amitié avec elle, comme avec son mari. Quand j'ai raconté cette histoire à Louis Nucera, il venait d'écrire un bouquin sur les chats (il en avait plein sa maison), et il me dit qu'il regrettait beaucoup de ne l'avoir pas connue plus tôt, car il aurait aimé la faire figurer dans ses récits. On peut en penser ce qu'on voudra. Pour ma part, je ne suis pas devenu beaucoup plus savant quant aux chats, mais je les considère d'un tout autre œil depuis cette expérience étrange et je suis prêt à entendre sur leur compte beaucoup plus de choses singulières.